Chez de très jeunes enfants, les erreurs dans leurs réponses à des questions sur ce que pensent les autres ne sont pas toujours des mensonges au sens moral ou intentionnel : elles résultent souvent d’un déficit dans la représentation mentale des croyances d’autrui. Autrement dit, avant de “tromper”, l’enfant doit d’abord développer la capacité à comprendre que quelqu’un peut avoir une croyance fausse — ce qu’on appelle la théorie de l’esprit (Theory of Mind, ToM). Ce processus cognitif est complexe, progressif et repose sur plusieurs mécanismes psychologiques et neurocognitifs.
1. La tâche de la fausse croyance : un outil paradigmatique (mais trompeur)
L’un des paradigmes les plus étudiés pour évaluer la théorie de l’esprit est la tâche de la fausse croyance (false belief task). Dans sa version classique (comme le test de Sally et Anne), un personnage place un objet dans un endroit, quitte la pièce, et pendant son absence l’objet est déplacé : l’enfant doit prédire où le personnage va chercher l’objet à son retour. Le bon score implique que l’enfant comprend que le personnage a une croyance incorrecte, différente de la réalité. Wikipédia+1
Ce type de tâche montre typiquement qu’avant 4 ans, de nombreux enfants échouent : ils prédisent que le personnage va chercher l’objet à l’endroit réel, pas là où il croit qu’il est. La méta-analyse de Wellman, Cross et Watson (2001) sur plus de 170 études révèle un schéma développemental très régulier : la performance des enfants progresse nettement avec l’âge, ce qui suggère un changement conceptuel véritable, et pas seulement un effet d’artefact lié à la manière dont les tâches sont formulées. OUP Academic
2. La causalité psychologique : un prédicteur précoce
Une étude longitudinale menée par des chercheurs japonais (Frontiers in Psychology) montre que la capacité des enfants à séquencer des histoires en fonction de la causalité psychologique (comprendre comment les intentions, les pensées et les émotions provoquent des actions dans des récits) est liée à leur performance ultérieure sur des tâches de fausse croyance. Frontiers
Concrètement, dans cette étude :
-
Les enfants de 3 à 6 ans passent des tâches de “séquençage d’images” : on leur présente des histoires (mécaniques, comportementales, psychologiques) sous forme de vignettes, et ils doivent les remettre dans l’ordre logique.
-
Ils passent aussi une tâche de fausse croyance standard.
-
Résultat clé : ceux qui avaient mieux réussi à ordonner les histoires psychologiques (où il faut inférer des états mentaux) étaient plus susceptibles de réussir la tâche de fausse croyance quelques mois plus tard, alors que les séquençages mécaniques ou comportementaux ne prédisaient pas la réussite. Frontiers
Cela suggère que la compréhension de la causalité psychologique émerge avant la capacité à raisonner explicitement sur les croyances fausses : l’enfant commence par saisir “qu’une personne peut penser, vouloir, ressentir”, avant d’être capable de se représenter que ces pensées peuvent diverger de la réalité.
3. Implicite vs explicite : deux trajectoires de développement
Des recherches plus récentes montrent que la compréhension de la fausse croyance n’est pas un “tout ou rien” : il existe des différences entre les tâches implicites et explicites.
-
Les tâches implicites évaluent la compréhension de la fausse croyance sans demander à l’enfant de verbaliser sa réponse : par exemple, on mesure où il regarde, comment il suit des événements, etc.
-
Les tâches explicites, comme la fausse croyance classique, exigent une réponse consciente et souvent verbale.
Une étude menée chez des enfants de 3 à 4 ans montre que ces derniers peuvent réussir des tâches implicites, même s’ils échouent aux tâches explicites. PubMed
Encore plus, les performances aux tâches explicites sont corrélées avec des capacités de fonction exécutive (inhibition, mémoire de travail) et des compétences linguistiques, alors que les tâches implicites ne le sont pas autant. PubMed
Implication : la réussite à la tâche de fausse croyance explicite n’illustre pas seulement une compétence sociale naive, mais dépend d’un réseau cognitif plus large — le contrôle inhibiteur (le fait de “se retenir”) et le langage sont cruciaux.
4. Mécanismes cérébraux : le “découplage” mental
À un niveau neurocognitif, la capacité à différencier ce que nous savons de ce que les autres croient (la fausse croyance) implique un “découplage” : isoler mentalement deux représentations — la réalité connue et la croyance (erronée) de l’autre.
Des études en potentiels évoqués (ERP) chez des enfants (6–8 ans) et des adultes montrent des signatures neurologiques spécifiques :
-
un “Late Positive Complex” (LPC) lié à la réorientation vers des représentations internes plutôt qu’aux stimuli externes ;
-
un “Late Anterior Slow Wave” (LSW) associé à un traitement indépendant du stimulus, probablement lié au processus de décorrélation entre la réalité objective et la croyance perçue. PubMed
Ces données suggèrent que, à mesure que l’enfant grandit, son cerveau devient plus apte à représenter simultanément plusieurs états mentaux, ce qui est fondamental pour la théorie de l’esprit.
5. Obstacles conceptuels chez l’enfant : biais cognitifs et “réalité biais”
Plusieurs études soulignent que les enfants très jeunes sont affectés par ce qu’on appelle un “réalité-biais” : ils ont tendance à privilégier la réalité (ce qu’ils savent) plutôt que de considérer des croyances divergentes.
Par exemple, Bartsch & Wellman (1995) ont montré que les enfants de 3 ans réussissent davantage une tâche de fausse croyance quand l’agent n’a pas de désir ou d’intention conflictuelle, et dans des situations de jeu ou de “pretense” (prétend), comparés à des scénarios plus “réels”. PubMed
Ainsi, le biais de réalité peut entraver la capacité à attribuer des croyances incorrectes : l’enfant doit apprendre non seulement à représenter mentalement d’autres perspectives, mais aussi à décentrer sa propre réalité.
6. Transition conceptuelle : vers une compréhension épistémique plus mature
Selon la thèse de Guillaume Rimbert (2005), les enfants passent par plusieurs stades dans le développement de la théorie de l’esprit :
-
Avant ≈ 4 ans : les croyances attribuées doivent correspondre à la réalité, pour l’enfant, il y a peu de différence conceptuelle entre “ce que je sais” et “ce que les autres croient”. theses.fr
-
Entre ~4,5 et 6,5 ans : l’enfant commence à comprendre l’incertitude — il attribue des croyances qui peuvent être vraies ou fausses, mais encore fortement liées à ce qu’il sait. theses.fr
-
Plus tard : l’enfant peut concevoir des croyances indépendamment de la réalité objective — il comprend que d’autres peuvent avoir des perspectives totalement différentes, même en l’absence d’indices immédiats.
Cette progression montre que le développement de la ToM n’est pas un “allumage soudain” : il s’agit d’un remaniement conceptuel profond, qui implique des inférences épistémiques, des heuristiques cognitives, et un raffinement graduel du raisonnement mental.
Conclusion
Quand un enfant “ment” ou fournit une réponse incorrecte à propos de ce que croit un autre individu, cela ne signifie pas toujours qu’il a la capacité intentionnelle de tromper. Très souvent, ces erreurs révèlent une immaturité cognitive dans la capacité à représenter des états mentaux divergents — une étape cruciale du développement de la théorie de l’esprit.
Comprendre cette dynamique n’est pas seulement important pour les psychologues : cela a des implications dans l’éducation, la parentalité, et même dans la clinique (en cas de troubles du développement, comme l’autisme, où la ToM peut être différée ou atypique). En reconnaissant que l’enfant ne “ment pas forcément”, mais qu’il construit progressivement une architecture mentale complexe, les adultes peuvent mieux interpréter ses comportements, et soutenir ce développement.
Références
-
Wellman, H. M., Cross, D., & Watson, J. (2001). Meta-Analysis of Theory-of-Mind Development: The Truth about False Belief. Child Development, 72(3), 655–684. OUP Academic
-
Onishi, K. H., & Baillargeon, R. (2016). Implicit and explicit false belief development in preschool children. (voir résumé sur PubMed) PubMed
-
Kobayashi, N., Sato, Y., & Itakura, S. (2018). Preschoolers’ Development of Theory of Mind: The Contribution of Understanding Psychological Causality in Stories. Frontiers in Psychology. Frontiers
-
Study on ERP (neuroscience) : True- and false-belief reasoning in children and adults: an event-related potential study of theory of mind. PubMed
-
Bartsch, K., & Wellman, H. M. (1995). Preschoolers’ use of desires to solve theory of mind problems in a pretense context. (résumé sur PubMed) PubMed
-
Rimbert, G. (2005). Le développement de la théorie de l’esprit chez l’enfant de 4 à 7 ans : articulation des concepts de savoir et de croyance en situation d’incertitude. Thèse de doctorat. theses.fr
-
Wimmer, H., & Perner, J. (1983). Beliefs about beliefs : Representation and constraining function of wrong beliefs in young children’s understanding of deception. (test de la fausse croyance) – implicite via description du test Sally–Anne. Wikipédia+1